Ne dites pas que
je pars demain, car j'arrive encore aujourd'hui.
Regardez bien : j'arrive
à chaque seconde pour être un bourgeon sur la branche au printemps, pour
être un petit oiseau aux ailes encore fragiles, qui apprend à chanter dans
un nouveau nid, pour être une chenille au cœur d'une fleur, pour être un
joyau qui se cache dans la pierre.
J'arrive encore,
pour rire et pleurer, pour avoir peur et espérer, le rythme de mon cœur est
la naissance et la mort de tout ce qui vit.
Je suis
l'éphémère qui se métamorphose à la surface de la rivière, et je suis
l'oiseau qui, lorsque vient le printemps, arrive à temps pour gober
l'éphémère.
Je suis une
grenouille nageant gaiement dans l'eau claire de l'étang, et je suis la
couleuvre qui s'approche en silence pour se nourrir de la grenouille.
Je suis l'enfant
ougandais, tout en peau et en os, mes jambes sont aussi minces que des
tiges de bambou, et je suis le marchand d'armes qui vend ses armes de mort
à l'Ouganda.
Je suis la
fillette de douze ans, réfugiée sur une frêle embarcation, et qui se jette
à la mer après avoir été violée par un pirate, et je suis ce pirate, mon
cœur ne pouvant pas encore voir et aimer.
Je suis un membre
du bureau politique, et j'ai le pouvoir entre mes mains, et je suis l'homme
qui doit payer sa dette de sang à son peuple et qui se meurt lentement dans
un camp de travaux forcés.
Ma joie est comme
le printemps, si chaude qu'elle fait éclore les fleurs dans tous les
chemins de la vie. Ma peine est comme un fleuve de larmes, si pleine
qu'elle emplit les quatre océans.
Appelez-moi par
mes vrais noms, afin que je puisse m'éveiller, et que les portes de mon
cœur puissent s'ouvrir, les portes de la compassion.
Thich Nhat Hahn, mai 1982.
|